Pages manuscrites anciennes avec ratures visibles posées sur bureau en bois patiné
Publié le 21 mars 2026

En feuilletant le fac-similé du manuscrit de La Peste, j’ai été frappée par une page en particulier : celle où Camus rature trois fois la même phrase d’ouverture avant de trouver le ton juste. Trois essais, trois abandons, puis enfin cette voix sèche et clinique qui ouvre le roman. Ce qui me fascine dans ce manuscrit, c’est qu’il raconte une autre histoire que celle du livre publié — l’histoire d’un écrivain au travail, hésitant, reprenant, sculptant chaque phrase comme on taille une pierre.

Ce que le manuscrit de La Peste révèle en 30 secondes :
  • Cinq ans de travail acharné : de 1942 au Panelier jusqu’à la publication chez Gallimard en 1947
  • Plus de 1 500 variations entre le manuscrit et la version finale
  • Une méthode d’épure : Camus enlève plutôt qu’il n’ajoute
  • Le fac-similé permet d’accéder à ce travail invisible pour les non-spécialistes

Franchement, on peut lire La Peste cent fois sans jamais deviner le travail de fourmi qui se cache derrière. Le texte publié est si fluide qu’on imagine Camus écrivant d’un jet, porté par l’inspiration. Le manuscrit, lui, ne ment pas. Il montre les doutes, les repentirs, les phrases abandonnées en cours de route. Et c’est là que ça devient fascinant : chaque rature est une décision, chaque biffure un choix artistique.

Si vous cherchez d’abord à vous remémorer l’intrigue avant de plonger dans les coulisses de sa création, je vous recommande ce résumé et analyse de La Peste qui pose les bases. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est l’envers du décor — comprendre comment Camus travaillait vraiment.

Ce que cinq ans de ratures racontent d’un chef-d’œuvre

La Peste n’est pas né d’un jet. Camus y travaille de 1942 à 1947, avec des périodes d’abandon et de reprise intenses. Cinq années pendant lesquelles le manuscrit passe par des transformations profondes — certains personnages disparaissent entièrement, des chapitres sont réécrits de fond en comble.

Découvrir l’écrivain au travail, pas seulement l’œuvre finie



D’après une étude génétique publiée dans la Revue d’histoire littéraire de la France, la première version du manuscrit comprenait un personnage aujourd’hui totalement inconnu : Philippe Stephan, un professeur de latin-grec dont le journal intime structurait le récit. Camus l’a supprimé intégralement. Ce qui m’a marquée en découvrant cette information, c’est la radicalité du geste : des dizaines de pages de travail, effacées parce qu’elles ne servaient plus le projet final.


  • Premiers jets au Panelier, en Haute-Loire — Camus est bloqué par la guerre loin de l’Algérie

  • Réécriture intensive : le personnage de Philippe Stephan disparaît, la structure se resserre

  • Achèvement du manuscrit — 105 feuillets qui portent les traces de cinq ans de labeur

  • Publication chez Gallimard — succès immédiat avec 22 000 exemplaires au tirage initial

Le succès est fulgurant. Selon les archives Gallimard, le roman fait l’objet de cinq réimpressions entre juin et novembre 1947, atteignant 119 000 exemplaires vendus. Récompensé par le Prix des critiques le 14 juin, quatre jours seulement après sa sortie. Mais ce triomphe cache cinq années de doutes et de reprises que seul le manuscrit permet de mesurer.

Trois ratures qui révèlent la méthode Camus

Chaque rature est une décision artistique



L’erreur la plus fréquente que je rencontre chez les lecteurs de manuscrits : croire qu’une rature signifie un rejet définitif. Chez Camus, c’est souvent le contraire — il rature pour mieux revenir, pour tester une formulation avant d’y renoncer ou de la reprendre ailleurs. Le fonds manuscrits de la BnF conserve les 105 feuillets originaux, entrés dans les collections en 1983 : ils contiennent plus de 1 500 variations par rapport à la version publiée.

Pour comprendre concrètement ce que signifie cette méthode, voici trois exemples qui m’ont particulièrement frappée. Et si vous souhaitez explorer l’ensemble de l’œuvre manuscrite, les éditions spécialisées dans les fac-similés littéraires comme celles consacrées à Albert Camus permettent de feuilleter ces pages sans devoir se rendre aux archives.

Brouillon vs version finale : trois exemples révélateurs

Exemple 1 — L’ouverture : Camus teste plusieurs attaques avant de trouver le ton clinique du narrateur. Les premières versions étaient plus lyriques, presque romantiques. Il les biffe pour arriver à cette sécheresse documentaire qui fait la force du roman.

Exemple 2 — Le personnage disparu : Philippe Stephan, professeur de latin-grec, tenait un journal intime qui structurait le récit. Des dizaines de pages de travail, supprimées parce que ce personnage diluait la tension narrative. Camus a préféré concentrer le point de vue.

Exemple 3 — Les descriptions d’Oran : Dans les brouillons, Camus multiplie les détails géographiques et sensoriels sur la ville. La version finale en garde l’essentiel : une ville « fermée » qui devient personnage à part entière, sans excès descriptif.

Ce qui frappe dans ces corrections, c’est la constance du mouvement : Camus supprime, resserre, épure. Il enlève le superflu pour ne garder que l’os. Soyons clairs : ce n’est pas une méthode universelle. Proust ajoutait des couches, Balzac accumulait. Camus, lui, sculpte par retrait.

L’écriture comme sculpture : enlever plutôt qu’ajouter

Je pense souvent à cette phrase de Michel-Ange : « J’ai vu l’ange dans le marbre et j’ai sculpté jusqu’à l’en libérer. » La méthode de Camus relève du même principe. Le manuscrit de La Peste montre un écrivain qui cherche la forme cachée sous l’excès de matière.

L’écrivain-sculpteur : Imaginez un bloc de marbre. Le sculpteur ne crée pas en ajoutant, mais en retirant ce qui cache la forme. Camus fait pareil avec ses phrases : chaque rature enlève un mot de trop, une précision inutile, un adjectif qui affaiblit. Le texte final est ce qui reste quand tout le superflu a été enlevé.

Cette économie de moyens n’est pas un hasard stylistique. Elle correspond à la vision de Camus : dire l’essentiel sans pathos, montrer l’horreur de la peste par la sobriété du ton plutôt que par l’accumulation d’effets. Mon avis (qui n’engage que moi) : c’est précisément cette discipline de l’épure qui donne au roman sa force intemporelle. Un texte moins travaillé aurait vieilli.

Le fac-similé : accéder au travail invisible de l’écrivain



D’ailleurs, j’ai remarqué que ce type de travail invisible passionne autant les amateurs de littérature que les collectionneurs. Le manuscrit devient alors un objet culturel à part entière — au même titre que ces cadeaux d’anniversaire de célébrités qui marquent les esprits par leur dimension exceptionnelle. Un fac-similé de qualité n’est pas simplement un livre : c’est une fenêtre sur l’atelier de l’écrivain.

1 500+

Variations entre le manuscrit original et la version publiée de La Peste

Vos questions sur le manuscrit de La Peste

Après avoir partagé ces découvertes lors de conférences ou d’ateliers, je reçois souvent les mêmes questions. Voici les réponses aux interrogations les plus fréquentes sur le manuscrit et son accessibilité.

Où est conservé le manuscrit original de La Peste ?

Le manuscrit original, composé de 105 feuillets, est conservé au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France depuis 1983. Il avait été donné par Camus à Michel et Janine Gallimard en 1944.

Peut-on consulter le manuscrit de Camus en personne ?

La consultation des manuscrits à la BnF est possible pour les chercheurs accrédités, mais reste contraignante pour le grand public. Les conditions d’accès sont strictes (justification de recherche, rendez-vous préalable). Pour la plupart des amateurs, le fac-similé reste la solution la plus accessible.

Qu’est-ce qu’un fac-similé de manuscrit exactement ?

Un fac-similé est une reproduction à l’identique du document original : même format, même rendu des couleurs, même texture visuelle du papier. Contrairement à une transcription, il permet de voir les ratures, les ajouts marginaux, les hésitations de la main. C’est l’équivalent d’avoir le manuscrit entre les mains sans risquer de l’abîmer.

Le fac-similé est-il un bon cadeau pour un amateur de littérature ?

Franchement, peu d’éditions permettent de toucher à ce point l’intimité d’un écrivain au travail. Pour quelqu’un qui aime Camus au-delà du texte publié, c’est un cadeau qui a du sens. Le prix (comptez environ 160 €) correspond à un objet de bibliophilie, pas à une simple édition de poche.

Que contient précisément l’édition fac-similé disponible ?

L’édition des Saints Pères reproduit l’intégralité des feuillets manuscrits avec leurs ratures, ajouts et corrections. Elle s’accompagne généralement d’un appareil critique permettant de comprendre les étapes de création. C’est un outil autant qu’un bel objet.

Et si vous cherchez d’autres inspirations pour un cadeau culturel marquant, ces idées de box cadeaux pour homme peuvent compléter votre réflexion — même si, entre nous, un manuscrit d’écrivain reste dans une catégorie à part.

Et maintenant ?

Votre plan d’action pour aller plus loin


  • Relisez La Peste avec ce nouvel éclairage : repérez les passages d’une sobriété extrême, ce sont souvent ceux qui ont été les plus travaillés

  • Feuilletez un fac-similé en librairie ou en ligne pour voir concrètement à quoi ressemble une page raturée de Camus

  • Comparez avec vos propres méthodes d’écriture : êtes-vous plutôt du genre à ajouter ou à enlever ?

Ce qui me fascine dans l’étude des manuscrits, c’est qu’elle change définitivement le regard sur l’œuvre finie. Vous ne lirez plus jamais La Peste de la même façon après avoir vu ce que Camus a enlevé pour arriver à ce texte dépouillé. Et peut-être que c’est ça, finalement, la vraie leçon de ces ratures : l’écriture n’est pas un don, c’est un métier. Un métier de patience, de doutes et de reprises — jusqu’à trouver la phrase juste.

Rédigé par Juliette Moreau, critique littéraire et spécialiste des manuscrits d'écrivains depuis 2014. Diplômée en lettres modernes et formée à la critique génétique, elle a analysé plus de 50 fonds d'archives d'auteurs français du XXe siècle. Son expertise porte sur la genèse des œuvres majeures et ce que les brouillons révèlent des méthodes de création. Elle collabore régulièrement avec des maisons d'édition patrimoniales et intervient dans des colloques universitaires sur la matérialité du texte.